Chemins faisant

Mes aïeux étaient des ruraux, nés sur un territoire situé au sud de la ville de Rennes et le Haut-Anjou. Paysans sans terre, ils tiraient leurs revenus des travaux agricoles qu’ils réalisaient chez les fermiers des alentours. Le déclin paysan aidant, quelques fils sont allés travaillés ailleurs, à la mine, à la carrière ou à l’usine; tandis que les filles se plaçaient chez des commerçants du village ou au service de notables. Mes parents avaient une vingtaine d’années quand ils sont partis vers la ville, ils signaient là une rupture avec le monde rural. Comme bien d’autres ils pensaient que là-bas on vivait mieux, que le travail était assuré et que la misère n’y avait pas sa place. C’est ainsi qu’en 1951, je naissais à Angers. Nous habitions d’abord dans une pièce de 10 m² puis dans une HLM, la Cité nous l’appelions. Là, mes parents étaient  fiers d’accéder au confort que ceux du village ne pouvaient imaginer. Mon territoire d’enfance était partagé entre la cité et le village où une grande partie de la famille vivait encore. Voulant donner le meilleur, mes parents m’ont inscrit à l’école “libre”, l’école privée catholique. Ce n’est pas leur foi qui dictait leur choix mais plutôt la tradition voire une certaine culpabilité inscrite dans leur propre histoire individuelle et collective. Mes frères n’ont pas eu ce “privilège”, les faibles moyens de la famille pour payer des études s’imposaient, aussi ont-ils connu l’école publique gratuite. Je ne garde pas un bon souvenir de l’école, ni des maîtres, ni des camarades. Plus d’une fois j’ai ressenti la honte de ma condition face aux autres enfants dont les familles me semblaient nettement “mieux” que la mienne. En fait j’étais pris dans une ambivalence que je ne pouvais exprimer, entre d’une part l’attrait et la découverte des idées humanistes catholiques et d’autre part une imposture sociale dans ce milieu bourgeois citadin qui m’éloignait petit à petit de ma famille. Les années passant, je fus orienté vers une formation professionnelle, je passais un CAP puis me retrouvais à travailler dans une usine de fabrication de téléviseurs couleur. Pour l’époque travailler à cette production représentait pour moi une grande fierté: la télévision couleur était un luxe et le signe de la modernité. J’avais 17 ans, j’habitais le XXème siècle, écoutais des disques et avais rompu définitivement avec la paysannerie.

Je découvrais le milieu du travail. C’était dur, fatigant, monotone, les relations étaient parfois ingrates. C’est difficile de commencer à travailler, de trouver sa place dans ce monde d’adultes. Mais on se découvre. Je ne savais pas mon hyper sensibilité aux conditions sociales. J’ai passé 7 ans dans cette usine. Ce fut un temps de questionnement foisonnant, je recevais en plein visage, l’image de notre société. L’usine était le théâtre des relations humaines de notre monde: de ses valeurs, de ses stratifications, de ses mouvements, de ses déterminismes, de ses inégalités, de ses luttes, de ses interrogations sociales et politiques. Il me revenait aussi en plein visage ma propre histoire. Parmi les injustices les plus vives, il me semblait que la fonction de l’Ecole, ou plus exactement l’accès aux savoirs était ce qui me choquait le plus. Aussi me suis-je engagé pour la mise en oeuvre du droit à la formation permanente en 1971. Pouvoir sur le lieu de travail recevoir ce que l’Ecole aurait dû transmettre était pour moi un progrès plus important que la télévision couleur. Dès lors j’ai compris qu’il me fallait bouger, partir de cette usine, raccrocher un parcours scolaire dont certains, ou un système, m’avaient privé. Voilà comment je suis entré à l’Université. Motivé mais discret, conscient que la marche était haute entre un CAP et cette première année d’IUT Carrières Sociales à Rennes. Souvent, et encore aujourd’hui, j’ai tu le fait de n’être jamais allé au Lycée et de ne pas avoir de BAC. Il va de soi que ce sont des années d’intenses bonheurs, à commencer par ne plus être sous la pression d’un “petit chef mesquin”. Pouvoir expliquer, exposer, exprimer, extrapoler, douter, questionner sont choses précieuses. Je doute que ceux qui n’ont pas connu ces situations puissent en mesurer le privilège. Dès lors 3 éléments structureront mon histoire: le sens de l’autre, l’implication, l’engagement.

J’ai poursuivi ma formation dans le département d’anthropologie sociale et culturelle de la Sorbonne. J’y ai côtoyé quelques africanistes et ai suivi le séminaire de Pierre Bourdieu au Collège de France. Mais je pense que mes connaissances en sociologie et ethnologie reposent aussi sur mes expériences et leur mise à distance. L’Université joue pleinement son rôle quand elle met les sujets en questionnement et aide à (dés)-articuler les théories. Et je veux là rendre hommage à Dominique Brunetière de l’Université d’Angers sans lequel je n’aurais pas fait ce chemin.

  Aujourd’hui, je poursuis des travaux de recherches auprès des populations rurales de montagne. Ce monde rural que je croyais écarté de moi à tout jamais, me revient. Il m’interroge, m’interpelle en écho. Je l’interroge aussi, à ma manière. A présent, je l’observe et y passe des bons moments, parfois il est retors. Curieux incorrigible, j’ai maintes fois saisi les opportunités de la rencontre, que ce soit dans les Alpes françaises (vallée du Beaufortain) ou dans le Haut-Atlas marocain (vallée des Seksawa) pour monter des missions de recherche. Ainsi en 2004, au détour d’un voyage dans les régions sud du Maroc, ai-je été attiré par les paysages et les modes de vie berbères. Depuis j’y collecte régulièrement des observations dans les villages de cette vallée, en son temps étudiée par Jacques Berque et Paul Pascon. Pour moi, ces travaux ont débuté par une rencontre avec Mohammed El Faiz, professeur à l’Université de Marrakech et Omar Abayou, étudiant en anglais & guide, dont la famille habite le village de Anchkrir.

Je suis toujours engagé dans la formation des adultes dans un service universitaire de formation continue. J’y pilote des actions de formation de formateur d’adultes. Et par ailleurs, je dirige l’organisme de formation AGORA dans lequel une équipe de psychosociologues et d’ethnologues conduisent une réflexion commune sur Cultures et relation interculturelle.

Il était pour moi important de dire cela. En effet, plus que d’autres, nous savons dans nos domaines  combien il est important de connaître : « Qui parle ? »

Publié on 24 mars 2008 at 9:35

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