Travaux des foins en Beaufortain

Extrait de carnet de notes…. 

Les mots et les foins

Lundi 2 et Mardi 3 août 1999 

Ce matin lundi, nous sommes allés voir Ida Blanc des Perchets, elle est dans le champ au dessus des Perchets (le nom de sa maison). Elle retourne le foin pour qu’il sèche mieux. Son fils Gaston est au dessus, il coupe un autre champ. Elle prévoit que ce premier petit champ sera rentré l’après-midi tandis que l’autre ne sera rentré que demain ou plutôt mercredi après-midi. Elle nous parle du partage de la propriété de Jean-François Joguet, son voisin décédé au printemps. Plan Dumier (c’est le nom des champs) est aux frères, cela vient d’être décidé et par conséquent Gaston va pouvoir couper le foin. Ici et là les agriculteurs coupent les derniers foins, la météo s’annonce orageuse en soirée, mais la chaleur est aussi prévue. Sur le versent en face, les Joguet du Bois, avec un engin assez puissant coupent un très grand champ. A la Chavonne, d’autres frères Joguet travaillent sur les champs de Pied du Sé. Alain Perrier, à la Chavonne, a terminé ses foins et sans doute se prépare-t-il, avec ses parents, à remuer vers Le Mappa, car les vaches n’ont plus beaucoup à manger.L’après-midi, nous rencontrons Pascale Molliet chez Pauline, sa belle-mère, elle arrive d’une promenade avec son fils Clément et une copine d’Arêches. Ils sont montés au Mont Coin à partir du col. « Le chemin est assez rapide, mais Yvonne c’est bien une vraie beaufortaine, il faut que ça passe, moi j’étais pas rassurée. Plus loin nous avons rencontré un accompagnateur de Vacanciel, il est très sympa. Avec son groupe, ils étaient montés à partir de la Croix de Pierre ». Après cet échange, Pauline nous parle des costumes et coiffes du Beaufortain. Sa mère et celle de Marcel, son mari, les portaient. Elles avaient des châles en soie, de couleurs différentes selon les événements: blanc pour les mariages, etc. Elle nous explique qu’avec un châle de sa mère, elle avait fait faire un corsage. « Aujourd’hui, des femmes refont des robes, châles et bonnets, mais elles ont du mal à trouver les tissus et broderies, c’est en Bretagne qu’il est encore possible de trouver ce qu’on veut. Là-bas, ils aiment encore assez bien les costumes.  Marie-Claude Blanc a fait faire un costume qui lui est revenu à 3000 francs. A  Beaufort, il y a une femme qui s’est mise à fabriquer des châles en soie ». Le groupe des Berres (nom d’une coiffe locale) présente les costumes et danses du pays aux touristes pendant les mois touristiques, ils ont organisé une tombola dont le premier prix est un de ces châles. A propos des foins, Marcel Molliet nous dit qu’ « autrefois, ils coupaient plus tard, car cela permettait aux herbes de faire leur graine et donc de se ressemer pour l’année suivante, mais il fallait faire attention qu’il n’y avait pas de tartarine, les vaches ne l’aiment pas et cette herbe mange les bonnes herbes ».A mon retour à Plan Dumier, Jacques Perrier est là, il était descendu à Arêches, chez le coiffeur Richard Joguet un neveu, me dit-il, car la fille de sa sœur s’est mariée avec un Joguet. Il se prépare pour un mariage à Nancy. Il part, en voiture, avec ses deux sœurs Marie et Anthonine et une nièce dès vendredi et reviendra le lundi suivant. Thérèse, sa femme, n’y va pas, elle ne veut pas. Elle restera là-haut, à la Turne et s’occupera des vaches, seule, pendant son absence. Il me demande si je descends à Albertville car il vient de casser son verre de montre et malheureusement il en a une autre dont il manque des axes de fixation du bracelet. Il a vu Gaston, son voisin, couper le foin de chez Jean-François, il ne sait pas ce qui est décidé pour les foins, les frères de JF lui avaient dit qu’ils lui diraient s’il peut couper la pièce sous son chalet. Il me dit que l’année prochaine, il ne mettra pas de fumier aux champs en dessous, « faut pas en mettre trop, après c’est pas bon, alors j’crois que j’vais tout basculer en bas de la route ».  Ce mardi, 2 heures et demie sur le champ au-dessus des Granges, le soleil chauffe bien et il y a un léger vent qui nous vient du Plan Villard. Fabien, le fils de Gaston Blanc des Perchets, nous rejoint avec l’autochargeuse. Il est parti de la ferme située dessous à 200 mètres à vol d’oiseau, mais par la piste cela équivaut à 600 mètres. Son père arrive peu de temps après avec un engin pour mettre en ruels, puis le râteau sur l’épaule, voilà Ida Blanc, sa mère de 72 ans, elle est en jupe et corsage bleu très amples. En attendant que l’herbe coupée soit totalement mise en ruels parallèles du sommet au fond du champ, à trois, munis de râteaux, nous fanons le tour du champ et entre les ruels afin de rassembler tout le foin sur les ruels. Plus loin sur l’autre versent, nous voyons la famille Joguet faisant le même travail que nous. Certaines parties du champ sont très humides, c’est du marais. Hier en défaisant les andains, cette herbe de marais a été ramenée sur terrain sec afin qu’elle sèche mieux. L’autochargeuse est entrée sur le champ, pilotée par Gaston, et commence à passer sur les ruels souvent dans le sens de la montée. A l’arrière de la machine un peigne tourne et, au niveau du sol, accroche le ruel puis l’avale. Le foin est emmagasiné et tassé dans une cage constituée de barres de fer et de cordages dont les dimensions sont de 3,5 m sur 2 m et d’une hauteur de près de 2 m. Gaston décide de ne pas attendre que la cage soit totalement chargée car il y a toujours un risque de renverser dans le passage en travers. Il est difficile de sortir du champ et prendre la route. Pendant le voyage à la grange des Perchets, Ida et nous continuons de faner sur les passages empruntés par l’autochargeuse. Nous passons des moments à travailler seul, sans se parler, puis la tâche terminée, nous nous retrouvons ensemble pour parler, nous nous asseyons aussi, parfois, au milieu du champs. Ainsi Ida nous annonce qu’il y a un mort dans le coin: Michel Joguet, un frère de Joseph Joguet du Bois. Il était malade depuis un an, il avait un cancer. Ida pense qu’il est deux ans plus jeune qu’elle, elle a 72 ans. Il ne résidait pas ici, en fait il était parti à Faverges quand il s’était marié. Joseph Joguet avait repris l’exploitation de ses parents et ce frère était alors parti travailler à l’usine; il avait cependant quelques bêtes. De cette famille, il ne reste plus que Marie Chevalier, Joseph étant lui aussi mort, il y a trois ans. Ida dit que la femme de Joseph, « Octavie, a été bien malade, mais elle va bien maintenant, cette femme, elle ne s’en fait pas, elle ne s’en est jamais fait d’ailleurs avec ses 13 enfants ». Plus tard dans l’après-midi, Ida parle de son père, Daniel Molliet, né en 1900 et mort à 94 ans. Il était montagnard sur la montagne du Coin au-dessus de Conchette. Il a arrêté la montagne un peu avant 1965, après avoir acheté Piapolay. Il y est allé quelques années avec son troupeau d’une quinzaine de vaches et quelques chèvres. C’est Marcel Molliet, son fils qui a alors repris l’exploitation et continué de monter en alpage à Piapolay chaque été, jusqu’à sa retraite, il y a quatre ans. Aujourd’hui Marcel a 68 ans et ne travaille plus, il a vendu ses vaches et gardé sa jument, elle mange l’herbe autour de la maison de Ladray et la monte chaque été sur le versent en face, dans les champs de L’écharté, près de Piapolay. Le ramassage du foin nécessitera quatre voyages d’autochargeuse. A la grange, le fils Fabien et deux voisins sont là, ils engrangent le foin que Gaston décharge près de l’engrangeur électrique. Cet engin ressemble à un très gros entonnoir posé sur un moulin produisant un souffle qui envoie la brassée de foin sur le marais par un très gros tuyau. Hors de la grange, les deux voisins alimentent l’entonnoir de fourchées tandis que Fabien, dans la grange, dispose le foin sur toute la surface du marais. Fabien demande parfois de ne plus lui envoyer de foin car il n’a pas le temps pour le placer. Il crie fort car les deux voisins ne peuvent pas le voir et aussi parce que l’engrangeur fait beaucoup de bruit. Après la dernière autochargeuse, nous sommes tous revenus au chalet, et tandis que la dernière autochargeuse était engrangée, Ida est allée faire le café et dresser la table pour goûter. Il est 17 heures. Elle met des bols et couteaux pour tous les sept. Elle sort le pain, la confiture, la tomme, le lait et le vin. Elle sert le café et invite tous à manger un morceau de pain. Chacun mange et boit le café en même temps. Avant que le bol ne soit terminé, Gaston sert du vin rouge dans le reste de café, jusqu’à emplir à nouveau le bol, ce sont les hommes qui consomment ce mélange. Autour de la table, la discussion porte sur les foins faits et à venir, porte aussi sur les voisins, on rit sur Jacques Perrier qui disait que maintenant ça peut bien tomber, j’ai fini mes foins. Il est aussi question des partages, faits ou non, dans les familles alentours. Ils constatent que si c’est l’homme qui vient à mourir, la femme n’a droit à rien, tout revient aux enfants. Souvent l’homme a hérité les biens de sa famille, presque toute l’exploitation de ses parents, elle est donc à lui et pas à sa femme. Gaston dit qu’il lui faut encore rentrer le foin du Plan Dumier à Jean-François et après cela, ça pourra attendre pour l’herbe-grosse de la Bordette. On se quitte en se disant à demain.

Publié dans: on 25 mars 2008 at 5:30 Commentaires (0)