Extrait de notes de terrain – 8 septembre 2008…
Dans chaque maison, il y a une pièce dans laquelle se trouvent le four et un braséro. Cette pièce est sombre, ses murs et plafond sont noircis par la fumée. Dans le four en forme de monticule de terre, il reste toujours des cendres de bois de la dernière cuisson. Plusieurs fois par jour les filles ou femmes de la maison s’y installent assises sur une pierre pour y faire cuire les pains et préparer les repas. Chez Loussen, c’est Rabbia ou Najette qui fait le pain, deux fois par jour. Najette est âgée de 15 ou 16 ans, elle est une belle et grande jeune fille, toujours élégante et souriante. Najette ne va plus à l’école depuis 2 ou 3 ans. Elle me dit qu’elle ne voulait pas poursuive d’études à Imin’tanoute, elle préférait rester dans sa famille et faire le pain. Bien sûr ses activités ne se limitent pas au pain, elle fait comme Rabbia, sa maman, beaucoup d’activités de femme. Najette est agenouillée sur un coussin long confectionné avec des sacs plastiques. Devant elle, au sol, elle a mis un grand plat circulaire dans lequel elle va faire la pâte à pain. Pour cela, Najette y met de l’eau tiède dans laquelle elle dilue avec ses mains du sel puis de la levure. Pendant ce temps Rabbia prépare 2 tamis de farine blanche qu’elle prend dans un grand bidon de bois. Rabbia verse le contenu du premier tamis d’un seul coup dans le plat que Najette a devant elle. Avec ses deux mains, Najette mélange le tout. La pâte commence à se former. Rabbia ajoute peu à peu le deuxième tamis pendant que Najette continue de tourner ce mélange. Rabbia apprécie la teneur de la pâte naissante et ajoute quelques giclées d’eau de la bouilloire d’eau tiède posée au sol. La pâte crème est maintenant bien compacte. Najette la pétrit vigoureusement de ces deux mains en la ramenant vers elle, puis de temps en temps elle enfonce ses poings accolés dans la pâte. Ce geste est répété de nombreuses fois pendant une dizaine de minutes. Najette forme une boule lisse, la soulève puis pétrit à nouveau. Maintenant la pâte est totalement détachée des bords de ce grand plat de terre, le vernis marron est bien propre comme s’il venait d’être lavé. Najette y dépose sa boule bien ronde au centre, elle la recouvre d’un linge puis d’un plat en métal qu’elle retourne pour en faire un couvercle. Najette se lève, prend le plat de terre et le pose sur une mâle qui renferme sans doute de la nourriture ou des céréales. Elle laisse reposer cette pâte pendant une heure avant de la cuire. Aujourd’hui Najette allume un feu sous le brasero à côté du four. Le foyer est au centre de 3 pierres qui supportent la plaque de cuisson en métal sur laquelle Najette va cuire ses pains. La boule de pâte est divisée en morceaux qui sont aplatis en galette de 25 à 30 cm de diamètre. Najette est assise auprès du feu, elle prend une galette de pâte et la met sur la plaque chaude. Elle la surveille, la fait pivoter, la retourne plusieurs fois. Ça sent bon le pain chaud. En quelques minutes le pain est cuit. Galette après galette. Najette les dispose alors dans un panier qu’elle recouvre d’un linge et va le remiser dans la pièce où dorment Rabbia et ses enfants habituellement. À chacun des repas de la journée, Rabbia ira y chercher plusieurs pains. Ce pain rond est coupé à la main et donné à chaque convive. Un morceau ou plus est mis devant chacun. La distribution généreuse de cet aliment montre combien on veut rassasier les convives. Le pain est l’aliment noble parce qu’il est un des éléments essentiels de l’alimentation des gens des Seksawa. Produire le blé, battre le blé, faire la farine ou parfois l’acheter sont des actes importants. À la fin du repas, les morceaux de pains restants sont rassemblés. Les plus gros seront mangés au repas suivant. Les plus petits seront découpés et donnés en nourriture aux poules. Najette dit qu’elle veut rester à la maison et faire le pain. En fait, devenir femme comme sa mère. Je vois qu’elle s’initie auprès de sa mère à assumer plus encore les rôles féminins de sa culture. Je suis surpris de l’importance que le pain peut avoir dans la bouche de Najette. Plus qu’une activité domestique quotidienne, je me demande s’il n’y a pas ici un message symbolique qui dessine le destin de ces jeunes femmes : faire une boule qu’elle caressera, maintiendra au chaud à l’abri et qui sera un bien précieux dont elle sera fière. C’est bien sûr de son corps et de ses enfants à venir dont Najette me parle, à sa manière, fait du blé que les hommes ont cultivé pour elle.