De terre et de pierres

Extrait de notes de terrain, septembre 2008…

 

 

Chaque jour je vois les ânes remonter des outres emplies de sable ramassé dans le lit de la rivière. Celui-ci est utilisé pour l’entretien des maisons : un mur à consolider, un plafond-terrasse à réparer ou à refaire face aux dégradations du vieillissement ou aux conséquences des intempéries. On voit combien la rivière est importante, vitale pour l’eau indispensable et source du sable grossier résultant des apports du cours d’eau. La construction traditionnelle est de loin celle qui domine et façonne le paysage de Zenit et autres villages. Toutefois il y a eu depuis une dizaine d’années, l’apparition de maisons construites avec du ciment, des moellons et des fers à béton. Les propriétaires ont fait peindre les murs aux couleurs rose saumon du sud marocain. Mais elles ne sont que quelques unités : quatre sur une soixantaine. Elles sont le signe de la richesse de leurs habitants, peut-être d’une certaine réussite qu’ils veulent montrer. Car ils ont fait fortune dans le commerce des tissus à Casablanca, Rabat ou Marrakech. Dans le village, chacun sait réparer les maisons mais Birik est celui qui fait le mieux. Actuellement, aidé de son père qui lui a sans doute transmis ce savoir-faire et de 2 hommes du village, Birik construit au-dessus de l’école une grosse maison qui comprendra au moins 5 pièces. Après avoir préparées les fondations en ayant assuré de solides points d’appui constitués de la roche qui structure le sol, Birik et ses compagnons ont commencé d’élever des murs de pierres extraites sur place. Ces murs sont élevés à l’aplomb, les pierres sont jointes avec du sable et gravier mouillé. C’est ainsi que les pierres liées forment un bloc compact étanche. Ces murs sont d’une largeur de 60 à 70 cm. Les portes et fenêtres sont consolidées par des traverses de rondins de bois qui permettent d’obtenir un linteau solide qui supportera le poids de l’élévation des murs. Cette technique des renforcements de rondins accolés est aussi utilisée sur les seuils des ouvertures pour fenêtre. Ces trous de fenêtre sont de forme trapézoïdale afin de capter le maximum de lumière et donc apporter de la clarté dans la pièce. Dans cette maison, les pièces sont assez grande, environ 5/6 mètres sur 2,5/3 mètres et chacune est pourvue de 2 trous pour y placer des fenêtres. Le chantier s’organise à partir des murs d’enceinte dans lesquels s’imbriquent les murs des pièces. Cette manière de procéder fait apparaître peu à peu l’espace qui sera le patio, cœur de cette maison. Birik et son père montent les pierres une à une tandis que les deux autres hommes font le mortier de terre et d’eau. La base de la construction est faite de pierres, les murs en aval prennent appui sur un sol plus bas. Ils sont élevés jusqu’au sol d’un premier niveau qui sera le niveau d’implantation des 5 pièces de la maison. Les pièces du dessous seront des réserves (et peut-être celles des animaux ?) tandis que le niveau supérieur sera la partie occupée par les familles. Les pierres de construction ramassées aux abords ou plus loin à l’écart du village sont difficiles à trouver en grand nombre. Il faut les chercher, les ramener sur la mule. Ce travail est pénible. Et puis il faudra les à monter à 3 ou 4 mètres du sol, c’est pourquoi la suite de la construction est faite avec de la terre, prise sur place, mouillée et tassée. Les 2 hommes qui aident Birik font et transportent ce mortier. À partir d’une hauteur de 2,5 mètres environ, Birik et son père installent des planches de coffrage appuyées sur des bois ronds qui traversent latéralement le mur, tandis qu’un assemblage de bois et de cordage maintienne les deux parties, intérieure et extérieur, du coffrage dans un écartement constant et parallèle formant l’épaisseur du mur en pisé. Un des hommes du chantier monte sur son épaule une outre de mortier de terre qu’il déverse dans ce coffrage haut de 60 cm et long de 2 mètres. Birik et son père sont debout dans ce coffrage, ils piétinent le mortier pour le tasser, puis à l’aide d’un gros pilon, ils le tassent plus fort encore. Ces coups de pilon résonnent en un bruit sec et sourd. À la verticale, dans un mouvement d’ensemble, Birik et son père lèvent leur pilon et le font retomber lourdement en y mettant toutes leurs forces. Ce geste est accompagné d’un cri sourd venu de l’intérieur de la cage thoracique de nos deux maçons. Ce geste est dur, on sent la force qu’il leur faut pendant des heures et des heures. Chaque jour, ils font 10 à 12 mètres de mur. En fin de journée, ils recouvrent d’un papier ou d’un plastique le dessus de ce mur de terre. Faut-il le protéger d’une averse ou bien ne pas l’exposer trop au soleil ? La maison s’élève chaque jour un peu plus. À chaque fois, ils défont leur coffrage et le remontent. Les murs intérieurs sont élevés de la même manière, sans soubassement de pierre. Dans la maison en cours, les murs de terre sera de deux hauteurs de coffrage, soit environ 1,2 mètre. Déjà des bois sont prêts pour fabriquer les plafonds de chacune des pièces. Il est creusé à cet effet dans la partie haute des murs de terre quelques emplacements pour y poser les poutres bien écorcées et arrondies qui seront les supports des roseaux bien accolés et très serrés qui seront visibles et élément de décoration à l’intérieur de cette pièce. Plus loin, en bas du village, deux hommes font la terrasse du dessus d’une nouvelle pièce, dans cette maison dont les fils sont maintenant âgés (20 à 25 ans) et sans doute proche du moment où ils se marieront. Munis d’une scie et d’un marteau, ces hommes construisent soigneusement ce plafond avec de beaux roseaux qu’ils recouvrent d’un plastique puis de terre. La terrasse est ainsi construite, ils réservent un trou pour l’écoulement des eaux de pluie. Des pierres sont placées au-dessus des murs d’enceinte de la pièce. Avec le temps, l’ensemble se tassera et fera une terrasse sur laquelle les familles aimeront passer quelques heures à la tombée du jour, à parler, à observer de loin et de haut le village et la vallée. Cette technique traditionnelle est à chaque fois mise en œuvre. En moins de quatre jours ces deux hommes ont fini ce chantier qu’ils devront restaurer régulièrement dans années à venir. Dans plusieurs maisons, en septembre, les hommes font des travaux d’entretien, car il faut se protéger du mauvais temps qui pourrait bien venir en novembre et décembre prochains. Mohamed, le musicien, et son père charrient de grosses pierres de schiste avec leur mule. Mohamed veut construire deux nouvelles pièces car chez eux l’habitation ancienne devient trop petite, surtout depuis son mariage et la naissance récente de son enfant. L’extérieure de ces maisons se confond dans la paysage, il est fait des mêmes matériaux, de pierre et de terre. Il est de même couleur crème et grise. Cela est banal, le charme et le caractère esthétique est recherché dans la décoration du patio, souvent de terre battue, mais parfois cimenté ou bien agrémenté de quelques plantations en arbustes ou plantes qui serviront à parfumer les repas. Chaque pièce est aménagée de tapis, les murs sont peints en blanc ou bleu. Dans les familles les plus aisées, un mur peut être peint d’une fresque, toujours inspirée de paysage d’eau paisible, bouillonnante, courante au milieu d’une nature luxuriante d’arbres et de fleurs. Parfois le plafond est l’objet d’une décoration particulière, colorée qui vient masquer les roseaux. Il s’agit alors de peintures réalisées sur des planchettes structurant des formes de poutre entre lesquelles des panneaux sont peints dans le même style. Les décorations sont très colorées et représentent des figures géométriques successives. Parfois j’y ai remarqué une main de Fatima, protection contre les esprits malfaisants. Les couleurs dominantes sont le rouge, le jaune, le vert, le noir. Elles sont plutôt vives.

L’URI pour faire un Trackback sur cet article est : http://agoraformation.wordpress.com/2008/11/04/de-terre-et-de-pierres/trackback/

Flux RSS des commentaires de cet article.

Leave a Comment