Troglodytes de plaine

Extraits de Carnet de Notes - 26 novembre 1999

Ferme troglodyte Rochemenier  Habitat en cave - Grézillé en Maine & Loire

14 heures, nous passons à Brissac-Quincé, et nous dirigeons vers la commune de Louresse-Rochemenier; la région est assez plate tout juste apercevons-nous sur notre droite, vers le nord/nord-w quelques terrains à l’horizon d’une altitude plus élevée de quelques dizaines de mètres. Il fait du soleil et les terres fraîchement labourées prennent une couleur blanche-ocre jaune, dorée. Le village de Rochemenier est situé à l’écart de la route principale conduisant à Doué La Fontaine. Ce village est lui-même à l’écart de la petite route que nous avons empruntée depuis la commune de Louresse. Il est composé de deux rues partant de l’entrée du village et se rejoignant 200 mètres plus loin, à la sortie du village. Il n’y a personne dans les rues. Ses rues sont bordées de murets derrière lesquels nous voyons des maisons de couleur crème et leur cour, assez grande. Des pancartes nous indiquent un restaurant, le musée, la visite des troglodytes. A une extrémité du village se trouve une grosse maison, plus haute que les autres, encadrée de petites tours, ceinturée de murs tandis qu’à l’autre extrémité se trouve une petite église en bordure de la route, peu haute, au clocher sans flèche mais coiffée d’une large voûte massive de pierre abritant la cloche.Nous nous engageons à pied dans les rues. Les habitations sont concentrées dans cette boucle formée par ces deux rues. Derrière les murets haut d’un mètre environ, nous remarquons qu’auprès des maisons il y a souvent une descende conduisant à une cour en creux, plus basse de 6 à 10 mètres. Autour de ces fosses , circulaires ou allongées de plusieurs dizaines de mètres, se trouvent des entrées de caves creusées à même la parois, une roche apparemment friable de couleur ocre jaune, presqu’orangée et composée de particules agglomérées, le falun, disent-ils. Il se dégage, devant ces multiples entrées convergentes sur cette cour centrale, qu’une vie souterraine doit être dense, une sensation de “secret”, de l’ordre de “l’insolite” nous envahit. Cet assemblage maison et fosse semble faire une unité. Toutes ces entrées creusées ne sont pas semblables. Certaines ressemblent à des entrées de tunnel, ce sont des grottes voûtées, elles abritent des machines agricoles et du bois. D’autres ont leur entrée fermée par un mur de pierre semblable à la roche et sont équipées d’une porte. D’autres enfin comportent une porte et une petite fenêtre. Au dessus, ce sont des terrains. Ils servent à l’agriculture en grande majorité. Parfois ces caves sont situées sous les rues du village. Sur les terrains, au-dessus des caves, nous remarquons des constructions rectangulaires, hautes de 1 à 2 mètres, coiffées d’une pierre, ce sont les conduits de fumées des caves du dessous. Au regard du nombre important de ces conduits nous nous interrogeons sur la place que représente le feu pour ces occupants. Nous rencontrons une femme de plus de 60 ans, habillée d’une blouse longue bleue, qui circule dans une cour creuse, elle passe de cave en cave, puis après un regard vers nous, entre dans la maison construite au niveau de cette cour. Plus loin, alors que nous tentions de filmer une de ces fosses particulièrement creusée de toute part, nous sommes abordés par un homme de 35 ans peut-être, conduisant une camionnette. Il nous demande de ne pas nous approcher trop près, car nous risquerions de tomber et il serait alors administrativement responsable: nous sommes en effet sur sa propriété. Une femme, âgée de  60 ans environ, sortie de sa maison en bord de rue, regarde et écoute, sans doute est-elle de la même famille que cet homme. Sur le devant de sa porte, nous engageons une conversation. Elle nous raconte que « le village voit passer beaucoup de gens, des touristes et aussi des cars de personnes du 3ème âge. Les gens vont partout, ils entrent même dans notre cour, ils pensent que partout, c’est la rue. Il faut faire attention parce qu’il peut y-avoir des accidents, on s’rait responsable ». Cette femme est mariée avec le maçon. Elle nous dit que des personnes habitaient encore dans les caves, il y a 27/28 ans. Elle et son mari n’y ont jamais habité. Ce qui amène le monde c’est le musée. « Nous on appelle ça des caves, on dit pas troglodyte . C’est naturel, c’est des trous qui existaient. Certains vont chez les voisins, mais on les a bouchés. Ici y-en a partout des caves, voyez ici sous le parterre devant on les a bouchées avec des vieilles voitures et de la terre.  Un homme d’ici, qui habite par derrière a fait le musée, ça fait 20 ans qu’il fait ça, monsieur Touret,  je sais pas ce qu’il fait, des photos, … il est photographe. Y-a beaucoup de monde quand même, y-a même des étrangers qui ont acheté tout près, des allemands et des ?????. » Nous poursuivons notre chemin vers le musée. Dans une fosse visiblement plus aménagée, équipée d’une descente en escalier et de barrières de bois vernis, un homme de 45 ans peint un meuble, sans doute une vitrine. Cette cour creuse est de mêmes dimensions que celles que nous avons vu ailleurs, bien que son aménagement la rende plus petite, perception fausse sans doute. Ici il y a beaucoup de bois vernis foncé: des tables et bancs, un guichet avec une pancarte TICKET, des flèches et panneau annonçant SENS DE LA VISITE. Nous interpellons cette personne pour lui demander de visiter, mais c’est fermé, il n’ouvre que le week-end. Nous lui rappelons que nous avions annoncé notre passage par un message internet car nous avions connu ses coordonnées par son site web, mais celui-ci n’a pas abouti. Aujourd’hui, il n’a pas de temps, il propose de nous revoir si nous le souhaitons.Nous quittons Rochemenier, pour nous rendre vers Grézillé. Nous nous donnons d’observer la bande de 2,5 km qui s’étend du hameau Aligny à Bourg-Neuf.Sur le trajet de 10 km nous poursuivons nos observations. Nous traversons une région de terres agricoles, des champs labourés d’un côté, de la foret de l’autre. Ce paysage est plutôt plat bien plus élevé vers la foret, toutefois nous savons qu’il contient de multiples fosses. Il nous semble que ce pays agricole cache ou cachait dans ses entrailles sa population. Seule émerge leur activité économique, laissant dans son ventre sa vie sociale, sa vie privée? Observons-nous les vestiges d’une vie sociale qui conférait aux hommes l’espace du dehors, du travail, de la nourriture, de la platitude, du rectiligne, du banal et du monotone et dessous, l’espace de la famille et des femmes, caché des regards, niché dans les creux et les volutes de la terre, construit dans les trois dimensions et le désordre apparent des caprices de la roche, en lignes indéfinissables.Sur cette petite route entre Aligny et Bourg-Neuf, nous traversons des hameaux de 7/8 maisons, la plupart sont à proximité de fosses et donc d’un ensemble de caves semblables à celles que nous avons observées à Rochemenier. Au-delà de ces maisons regroupées, nous passons presque sans les voir près de fosses qui ne laissent rien dépassées à la surface. Nous les remarquons, après quelques apprentissages de notre regard, par la présence d’un ensemble d’arbres et d’arbustes et par la trace d’un chemin y conduisant. Chaque fois, nous sommes surpris par ce que nous découvrons, dans les creux du terrain apparaît une cour souvent lumineuse bordée de grottes crème à l’aspect velours. Lumineuse car si la végétation semble être maintenue, presque en friche au-dessus des caves d’habitation, elle est coupée à ras de terre sur le terrain face à celles-ci, laissant passer le plein de lumière et de soleil. Nous avons l’impression de basculer d’un paysage banal, en deux dimensions, à un lieu de vie organisée. Souvent cette expérience recommencée nous renvoie aux mêmes sensations. Souvent aussi, ces fosses sont inhabitées, laissées à l’abandon, les cavités abritent des engins agricoles inutilisés, remisés depuis longtemps, toutefois rarement nous rencontrons quelques caves à porte et fenêtre qui nous laissent  penser que des occupants y vivent, mais ne sont pas là, à 16 heures, un vendredi de novembre 1999. Ces caves, dont visiblement la fonction d’habitation est encore en service, se remarquent souvent, par la peinture des boiseries entretenue, par des porte et fenêtre vitrées, par les volets cachant la vie intérieure ou les rideaux blancs de dentelle masquant le regard de l’occupant  à moins que cela lui serve à embellir sa cave protectrice, par des objets accrochés, mis en valeur, servant peut-être et seulement au souvenir ou au plaisir des yeux, par des plantations entretenues ou par des allées marquées de gravillon ou tracées avec de petites pierres alignées. Explorant l’une de ces fosses, nous sommes entrés dans une cave dont la porte et la fenêtre nous indiquent qu’il s’agit peut-être d’une ancienne habitation. La cave par laquelle nous sommes entrés est très encombrée de gravats, il y a sur son côté gauche une très grande cheminée et sur le côté droit un étroit passage vers une autre cave. Cette seconde salle est éclairée par une petite fenêtre munie de barreaux de fer. Ces deux salles n’ont pas de forme géométrique précise, il nous est impossible d’identifier les diverses occupations et usages de ces deux espaces de vie domestique ou rupestre.Dans cette zone, les habitations sont situées entre foret et champs de culture. Les noms des hameaux sont Aligny, La Ruetterie, La Massonnière, La Forge, La Rue, La Blinière, Le Sablon, Le Bourg-Neuf et plus loin La Bachellerie.Au hameau de La Blinière, nous avons rencontré un homme âgé bêchant son potager. Nous sommes dans la rue, lui nous surplombe, à 4/5 mètres au-dessus. Il nous observe du coin de l’œil et nous engageons la conversation sur les caves qui bordent cette route. « Ça été creusé pour la tuf, pour construire les maisons, j’sais pas ces maisons ont peut-être 200 ans, c’est vieux et puis à partir de 36, ça servi de champignonnière, mais maintenant c’est fini, oh depuis 5 ans peut-être. Ici y-a plein de caves jusque sous le château. Plus loin (en nous montrant une fosse derrière nous, à 50 mètres à droite) y-a madame Moreau qui y est née. Maintenant elle habite dans le village, près de la scierie. » Les caves maintenant ça sert de débarras. Celles qui bordent cette route ont leur entrée très peu haute, on peut penser que de la terre aurait été ramenée pour les combler. Ces caves appartiennent à la morphologie de cette région mais ne semble plus avoir d’utilité, cet homme vit avec, sans qu’elles n’aient beaucoup d’utilité pour lui, tout juste s’en sert-il pour ranger les objets qu’il veut abandonner sans les faire disparaître totalement. Ces trous sont trop nombreux aussi ne veut-on pas aujourd’hui les effacer et sortir de ce passé souterrain. Nous avons ressenti ici, que ces grottes après leurs heures de gloire, celle du temps où elles étaient nourricières, sont dorénavant un espace obscure qui dérange le présent.La poursuite de notre première exploration nous conduit au Bourg-Neuf, nous découvrons plusieurs autres fosses dont une, amplement aménagée, avec escalier de pierre, rampes de bois et plantation d’arbres. Il s’agit d’un restaurant établi dans des caves. Le menu proposé sur le panneau de bord de rue est composé de fouasses, petit pains cuits dans un four à bois dans la cave-même, servis chauds et garnis de viande et légume. Cela a nécessité la mise en place de pancartes dans les rues environnantes et la transformation d’un terrain agricole en un grand parking. Quelques centaines de mètres plus loin en passant sur le coteau, nous traversons le hameau de La Bachellerie. Nous y arrivons en traversant une zone boisée, puis descendons au fond d’une très large fosse. La route continue en remontant en face. Dans ce large lieu, il y a 2/3 maisons et sur les parois du cirque de nombreuses entrées de caves. Certaines sont réparées, les fenêtres de couleur bleu-roi sont remarquables dans ce paysage de couleur crème. Il y a ici et là, au sol ou sur les rebords des fenêtres des pierres sculptées. Un jeune homme, 35 ans, sort d’une maison sans doute a t-il entendu notre voiture ralentir. Il vient vers nous, accueillant, se proposant de répondre à nos questions, mais ne pouvant pas nous accorder plus de 10 minutes. Intarissable, il va nous parler assez longtemps de ce qu’il sait des troglodytes et de ce qu’il fait. Sur le bord de route une pancarte indique un hébergement en gîte. Cet homme habite là depuis une dizaine d’années. C’est lui qui a monté ce gîte, il reçoit des groupes sur le thème de chantier de sculpture du tuffeau, il nous précise qu’il est agréé par la Jeunesse et Sports; mais il reçoit aussi des individuels; son gîte peut recevoir 20 personnes, il est possible de prendre les repas. Chaque week-end, il y a du monde. Pour le réveillon 2000 c’est complet et même pour 2001. Il nous fait visiter une cave dont l’entrée regarde le sud. Il y en a d’autres à côté. Ici, on peut penser qu’il y vivait 5 familles, nous dit-il. Il fait parti d’un petit groupe qui s’intéresse aux troglodytes. La cave dans laquelle nous entrons est profonde d’une dizaine de mètres, à droite et à gauche des passages voûtés conduisent vers d’autres salles. On sent une odeur de raisin fermenté. L’entrée de cette cave est aménagée avec un évier, une plaque de cuisson et un four. Plus loin, à gauche il y a une grande cheminée, taillée dans la roche et encadrée par deux montants de pierre identique à cette roche. Au fond de la cheminée, dans le noir de fumée nous apercevons l’entrée d’un four à pain, large, peu haut et voûté. Le fond de la cave est occupé par une très longue table recouverte d’un plastique gris et par plusieurs longs bancs. Les salles latérales débouchent sur l’extérieur, cet homme nous précise que celle de droite était autrefois une écurie, d’ailleurs la mangeoire est toujours là. La première cave a dû, selon cette personne, servir d’habitation, mais alors sa dimension était moins profonde, 5 mètres environ. Ensuite la cave a été agrandie. Une grande partie de cette cave, celle en aval, est voûtée, et construite en pierre de tuffeau taillé, tandis que le fond est taillé dans la masse de la roche, on y voit nettement les coups des outils de taille. Ici, nous dit-il, c’est du tuffeau, une roche plus ancienne que le falun qu’on voit plus loin. Cet homme nous raconte la technique utilisée pour extraire les blocs de roche. Des trous étaient creusés au plafond et débouchaient 4 à 5 mètres au-dessus, sur le terrain. Ces cheminées permettaient de remonter les pierres, tandis que les gravats étaient sortis avec un cheval par l’entrée de la cave. Lors de cette visite, cette personne nous montre des objets qu’il a trouvés au cours de ses travaux de restauration: un morceau de fleuret, une croix avec une tête de mort et un couteau datant du Moyen-Age. En partant, il nous remet un paquet de petites feuilles donnant les coordonnées de ce gîte. Nous ne remarquons pas dans ce lieu le même type de finition et de décoration que dans d’autres fosses. Nous avons manifestement dans ces deux derniers lieux, un usage autre de ces caves. Faut-il voir ici le signe d’un usage nouveau de ces trous? Alors qu’une génération a tenté de sortir de cet habitat souterrain, voilà maintenant des gens venus d’ailleurs s’appropriant à d’autres fins, touristiques, ludiques, artistiques, etc., les vestiges d’un passé chargé d’histoire et de labeur. Cela sous le regard interrogatif des habitants d’ici. Quittant ce lieu, nous nous sommes dirigés vers le village de Grézillé, là tout comme dans ce périple, nous avons rencontré et vu très peu de personnes. Le village a une rue, longue, vers la sortie sud il y a deux artisans travaillant le bois: la scierie Moreau, du même nom que la personne que l’on nous a indiquée et l’ébénisterie Menuault. De chaque côté de cette rue, ce sont les maisons qui sont les plus visibles mais ici et là nous remarquons sur l’arrière de celles-ci des descentes vers des cours creuses et des caves, semble-t-il laissées à l’usure du temps.

Publié dans: on 24 mars 2008 at 11:12 Commentaires (0)

Au bord de l’asif Seksawa

Extraits de carnet de notes….

Asif à sec - Zinit septembre 2007        LA RIVIERE

La rivière Seksawa est au cœur de la vie du village Zinit, appelé aussi Lalla Aziza. Ici l’eau ( aman, en berbère du Sous marocain) est une des principales activités. Chaque jour, il faut remplir les réserves nécessaires à la cuisine et à la soif et de façon exceptionnelle au lavage du linge. Nous sommes le 25 août 2007, la rivière (asif) qui passe au pied du village est à sec, il faut en amont, marcher à un kilomètre environ, en empruntant le lit asséché de la rivière puis quelques chemins au milieu des figues de barbarie. Là-bas, l’eau coule encore, un peu, mais pour combien de temps ? Au début de mon séjour, l’eau était recueillie à la sortie d’une canalisation en terre (targa), mais très vite celle-ci ne coulait plus. Il fallut alors marcher plus loin… prendre l’eau dans un trou que mes informateurs m’affirment comme une bonne source, bien fraîche. Malheureusement 4 ou 5 jours plus tard, celle-ci ne coulait plus assez, alors la marche pour chercher l’eau sera désormais encore plus longue. Ce sont les enfants et les filles qui font cette activité. Ils ont entre 8 et 12 ans. Ils arrivent avec leur âne (arioule) chargé sur leur flanc de 2 outres en caoutchouc/pneu. Ils puisent l’eau dans la flaque avec une bouteille plastique ou un bidon et emplissent leurs outres. Parfois à l’aller, ils sont perchés sur leur âne, mais le retour est le plus souvent à pied derrière leur monture. Certaines femmes, plus pauvres, ne possèdant pas d’âne, reviennent en portant leur bidon d’une trentaine de litres au moyen d’une corde qu’elles supportent à partir de leur tête ou de leurs épaules. La prise d’eau est un lieu où il y a une vie sociale animée, il y a toujours quelques personnes : de jeunes enfants et aussi des filles, plus rarement on y voit des femmes, plus âgées, au plus viennent-elles faire la lessive, elles sont alors outillées d’un grand bidon plat en métal, de seau, d’une planche et de la boite de lessive. Ici, on assiste parfois à des disputes ou l’échange de quelques gestes vifs entre leurs enfants pour un tour volé ou une eau souillée; quelques cris et mouvements et tout rentre dans l’ordre. Le calme revient. Le remplissage terminé, filles ou enfants font la route inverse, remontent vers le village par l’un ou l’autre des chemins pentus. Ces jeunes prteurs d’eau s’en retournent chez elles afin déverser leurs outres dans une grande cuve circulaire en plastique (bleue pour la famille de Rachid et Ismaël) ou/et dans une  grande jarre en terre (tiribite) (pour la famille du fiancé). Ces réserves d’eau sont toujours dans l’entrée de la maison, à l’ombre, dans l’espace qui permet d’accéder à la cour intérieure. Si les réserves sont insuffisantes, alors les filles ou jeunes enfants redescenderont pour une seconde ou une troisième livraison. Ce sont rarement les femmes qui sont chargées de ce travail. Quand ces jeunes porteurs remontent l’eau, ils placent leur âne à la porte de la maison, dans la ruelle, et à deux (enfants, filles ou femmes) portent ces lourdes outres jusqu’à la cuve ou la jarre pour la déverser. Toute la journée, la famille viendra puiser l’eau dans ces réserves, pour la cuisine et la soif, pour la toilette et le lavage de la vaisselle.

La rivière est aussi le lieu du lavage du linge. Ce sont les filles et parfois les femmes qui assurent cette activité, elles sont souvent plusieurs à la tâches, c’est un moment de discussion et de rire. Aujourd’hui, il n’y a personne c’est le jour de la fête Aït Mawlid (anniversaire de naissance du prophète). Il n’y a donc pas de lavage ce jour-là, par contre les jours suivants j’y ai vu tous les matins femmes et filles, pieds dans l’eau, équipées de bacs ou de seaux, lessivant, frottant et piétinnant vigoureusement le linge sale.

La rivière est lieu de promenade pour les hommes et les garçons. Cela est un rituel, le matin chacun descend à la rivière. Quand l’eau coule dans la rivière, les femmes restent aux abords immédiats du village, tandis que les hommes s’en écartent en amont et en aval. Ils s’assoient sur une pierre ou un tronc. Certains traversent en sautant de pierre en pierre, ils passent sur l’autre rive et remontent le versant opposé. Là, ils passent de longues heures à discuter ou jouer aux cartes, les plus fortunés fument une cigarette qu’ils partagent avec leur voisin. J’ai vu certains jours quelques vieux hommes descendre mais ne pas s’éloiger, ils transportent avec eux un tapis, le récipient à chauffer l’eau et le thé qu’ils savoureront ensemble lentement à l’ombre, tandis que 100 mètres plus loin les femmes lavent.

 Puiser l’eau - Zinit septembre 2007 L’eau et la vie

La rivière est un bien précieux pour l’eau qu’elle fournit abondamment, sauf dans les mois d’été où il arrive qu’elle ne coule plus, nécessitant d’aller chercher très quelques minuscules sources et/ou tirer des tuyaux pour nourrir les 300 personnes du village. Les caprices de l’oued sont redoutés tant pour les manques réguliers (de juin à octobre), que pour ses excès. Ainsi il y a 3 ou 4 ans, en quelques heures, l’oued a beaucoup grossi et ses débordements violents ont fait céder les bords de la rivière, inondant et détruisant les terrains de culture de blé, de fèves et autres légumes. Ces ravages de l’eau ont aussi détruit les canalisations de terre (targa) qui irriguent les cultures en aval du village. Les hommes partis en ville, immigrés de l’intérieur comme il est écrit ailleurs, n’ont pas réparé tous ces dégâts. Les cultures sont ainsi moins productives, laissant s’installer une économie qui repose de plus en plus sur l’argent gagné en ville, à Imin’tanout, Agadir, Casablanca ou Marrakech. La ressource locale disparaît avec le départ des hommes mais il n’en reste pas moins que l’eau de la rivière reste indispensable et vitale pour ce village habité par les femmes, les enfants et les anciens.

Des espoirs sont exprimés sur la question de l’eau potable. Il y a un projet d’alimentation en eau pour tout le village qui ne seraitt plus sous la forme d’un prélèvement dans l’oued, mais dans un nouveau puits, hors de portée des caprices de la rivière (référence à l’ancien puits, cent fois submergé). Ce nouveau puits est en cours de creusement (en avril 2007, il avait une réserve encore insuffisante, de 6 mètres), mais les autorités ne payant pas les frais et les ouvriers, il fut momentanément interrompu.  Le responsable du village m’a montré le devis des travaux d’adduction d’eau, les papiers portent la mention d’engagement des autorités pour payer le coût. Le projet consiste à creuser un puits profond, à prélever l’eau au moyen d’une pompe puissante qui  la remonterait dans une réserve située au-dessus du village et de là, au moyen d’une tuyauterie amener l’eau dans chaque maison; la partie de 1,50m entre la canalisation passant dans les ruelles et la maison et le compteur restant aux frais des familles, soit 200DH. Cela apportera un changement profond dans les rituels quotidiens des femmes du village. Ce sera sans nul doute un progrès, un confort ménageant la fatigue et la santé des femmes et des enfants. Mais le coût de l’eau sera-t-il un obstacle ?

En avril dernier, 5 mois avant, le forage d’un puits était commencé. Aujourd’hui début septembre 2007, il est terminé. Il fait 36 mètres de profondeur. Mohamed, Slimane et leurs frères me parlent de cela avec fierté. Je sais que le projet sera de puiser l’eau pour emplir un château qui sera au-dessus du douar. Ce Chateau d’eau n’est pas construit, il faut attendre encore. Actuellement 2 ou 3 familles qui ont des moyens financiers ont acheté une pompe électrique et en déplaçant un très long tuyau, ils remplissent leur propre réserve, souvent de gros bidons de plastiques. C’est un luxe quand on voit combien il faut peiner pour faire ces nombreuses tournées avec l’âne. Un luxe aussi car l’eau du puits est sans doute de meilleure qualité sanitaire que celle puisée ici ou là dans l’oued (assif) Seksawa. L’eau est un bien précieux qui suscite beaucoup d’accords entre les gens et les villages. Mon informateur m’a dit qu’autrefois ceux qui étaient dans le bas de la vallée « payaient » à ceux en amont. Si cela ne se fait plus, il pense qu’il y a toujours un « cadeau symbolique »…

En septembre, souvent je me suis rendu à la prise d’eau à un ou deux kilomètres, sur le chemin qui parcourt l’asif vers Tagounit, cédant ainsi au rituel local. J’y vais parfois pour écrire, à l’écart du chemin et à bonne distance pour observer… Il passe continuellement des personnes, certaines viennent pour l’eau ou la lessive, tandis que d’autres s’y promènent ou encore se dirigent dans le carré de terre qu’ils cultivent en légumes (courgettes, tomates, aubergine, maïs, menthe, poivrons). D’autres remontent l’asif beaucoup plus loin, ce sont des hommes qui vont faire leur toilette dans un trou d’eau. Lors d’une promenade où nous avions pris (sur un âne) de quoi manger et cuisiner le tagine aux lapins, Slimane et son frère se sont isolés pour faire leur toilette complète.

La rivière est aussi le lieu des rencontres plus intimes, le soir venu des garçons descendent à la rencontre de quelques jeunes filles, moments des demandes en mariage où le garçon va proposer ses services en même temps que son désir «je te veux»… Slimane m’explique que la courre d’une fille n’a rien de «romantique». Le garçon ne lui dit pas des «je t’aime  comme vous le faîtes en Europe». Ici on dit à la fille «je te veux». Il n’y a pas, selon lui, de mots pour dire l’amour.

…Pendant les jours de fête de mars dernier, on me dit que des prostituées d’Imin’tanout sont montées et que les garçons (et les hommes ?) descendent à la rivière pour «se décharger» au prix de quelques 15 ou 25 DH. Ceci est l’occasion de quelques bagarres entre les jeunes du village et des visiteurs. Ils disent s’être battus contre un autre prétendant faisant des avances à des filles du village. Ils manifestent de toute évidence un droit de priorité ou de protection au regard de ces visiteurs inconnus et venus d’ailleurs.

Sécheresse Asif Zinit septembre 2008

Publié dans: on at 5:09 Commentaires (0)